L'Affaire ULLMO

 

Amour, espionnage & bagne
....Ce triste scandale encore appelé l'affaire Ullmo, se sera déroulé en grande partie à Toulon, port de la Royale, ville de jeux, de filles et d'opium, entre le déplorable complot contre Dreyfus et la guerre de 1914. Pour l'amour d'une fille ensorceleuse par la magnificence d'un corps modelé dans l'éclat du rubis, au charme enjôleur enrichi des atours distingués de grande dame, le jeune officier de marine passera les deux tiers de sa vie, comme pensionnaire du bagne des îles du Salut.

....La souvenance collective de cette mélancolique journée se sera embrumée au fil des années, mais restera encore des bribes de chicanes qui auront descendu le temps par les mémoires de certaines vieilles familles du pays. L'homme raconte ce qu'il a ouï-dire, que l'un comme l'autre tient de ses parents ou de ses grands parents, et que l'esplanade Saint Roch, avant la construction de l'actuelle et répugnante prison du même nom, habituellement réservée aux joueurs de boules, avait été pour ce jour, le témoin d'une bien malheureuse dégradation.

... L'homme fut réveillé dès l'aube de ce vendredi 12 juin 1908, alors qu'il reposait d'une légère somnolence dans sa geôle de la prison maritime, située non loin de là. Son habit d'officier lui fut remis après qu'il eut absorbé, non sans amertume, le petit déjeuner quotidien. Ses yeux toujours gonflés et rougis par les larmes versées au cours des derniers mois, reflétaient la déprime et le désespoir.

 

............degradation
......Très tôt, au petit matin, les gens du peuple venus des quartiers voisins s'étaient rués vers le lieu, arène improvisée, et chacun dans le choix d'une première place, cancaner aux faveurs du sujet. Vociférations de tous genres et des "fouero galèro, fouero galèro" ne tardèrent à fuser de toutes parts pour parvenir en delà les barreaux de la funèbre cellule du célèbre prisonnier. Charles Benjamin Ullmo était né à Lyon, en février 1882, de parents juifs dont le père excellait parmi les commerçants aisés de cette cité déjà fortement industrialisée. A leur mort, il reçut un héritage conséquent qui lui aurait permis, outre sa solde d'officier, de couler des jours heureux. La vie en décida tout autrement lorsqu'il connut la belle Lison, de son vrai nom Marie-Louise Welsch . Il avait tout juste vingt cinq ans, elle, à peine un an de moins que lui, dans cette ville de débauche où l'on respirait à plein poumons l'exhalaison que provoquaient la suite des explosions et incendies, sortie des arsenaux, en ces années dites de " belle époque ". .. Le premier maître Morin dans son éclatant costume, tel un bourreau, déshonorait le supplicié. Un à un il lui arracha les boutons de sa veste d'officier, puis il s'en prit aux galons et le sabre pour terminer. Le tout jeté à terre sous les yeux de la foule enfiévrée, devant laquelle se tenaient tous les corps d'armées claquemurés dans la ville.

Ullmo dégradé fut remis aux gendarmes et ces derniers l'escortèrent jusqu'à la prison civile qui se situait dans la rue Baudin actuelle, non loin de la place Puget. Il avait été condamné à la déportation à perpétuité vers le bagne des îles du salut, et celle du Diable l'isolera plusieurs années, loin de tout être humain et de la civilisation.

....Mais qui saurait mieux que Bernard Soulhol nous conter par le détail ce que fut la vie et la mort de l'Enseigne de Vaisseau Charles Benjamin Ullmo ? Dans son roman historique, " Lison & Benjamin", à peine romancé pour les scènes d'actions en chambrée que nul autre personnage, si ce n'est le couple, ne pourrait détailler, nous découvrons le Toulon au début du XXè siècle, avec ses cafés, salles de jeux, fumoirs et son théâtre, aux décors pompeux, que fréquentaient en général bon nombre de perfides emphatiques. Un livre de 520 pages qui vous tiendra en haleine depuis le commencement jusqu'à sa fin, où l'on devine l'auteur dans une recherche contemplative à fouiller les documents poussièreux des archives du pays afin de nous verser dans la profonde compréhension, d'une adoration au complot, l'arrestation, le procès qui s'en suivit, l'embarquement sur le Steaner-prison " Loire " de la Société Nantaise de navigation et la vie du condamné sur ces terres lointaines. Lors de notre première rencontre, Bernard Soulhol gravera en ma mémoire un homme devenu écrivain par amour de sa ville natale, mais encore, du quartier du Mourillon qui l'a vu alors jeune enfant gambader dans ses rues empreintes du souvenir des amants que furent Lison & Benjamin.

Gérard Hartalrich

Pour les Internautes, lecteurs passionnés, coutumiers du Site Histoire & Généalogie.com, à la demande de son rédacteur en chef en la personne de notre dévoué et ami Thierry Sabot à qui nous devons la découverte des trois photos cartes-postales déposées ci-dessus qui appartiennent au Fonds des Editions Photographiques Marius BAR à Toulon, je me suis rendu chez l'auteur de Lison & Benjamin afin de lui poser les traditionnelles questions.

 

Monsieur Bernard Soulhol, pouvez-vous vous présenter, nous décrire votre parcours d'écrivain ?

..........Je crains de décevoir trop le lecteur tant la présentation que je peux faire de moi-même n'a rien de commun, sinon la modestie des activités, avec un parcours d'écrivain, ainsi que vous nommez l'écriture et la publication de mon roman historique "Lison & Benjamin." A l'évidence, je n'étais pas programmé pour. Quant à ma présentation, la chose me parait aisée : D'origine quercynoise du haut Ségala par mon père, corse par mes grands-parents maternels, je naquis néanmoins à Toulon dans les années qui précèdèrent la dernière guerre. Ma formation intellectuelle est essentiellement celle d'un autodidacte achevée à l'âge d'adulte par un deuxième cycle de Droit public. J'ai toujours qualifié ce diplôme de permis d'examen et de concours, car mon goût alla toujours à l'Histoire de mes plaisirs. J'ai donc mené jusqu'à l'âge de la retraite une carrière de cadre juridique dans la fonction publique. Je suis marié, père et grand-père.

..........Pour mon "parcours d'écrivain," vous me trouverez moins précis et guère plus disert. J'aimais lire, écrire, étudier, écouter la véritable musique. C'était inscrit en moi et dans mes promesses de retraite. A la soixantaine, j'aurai pu en rester là, jouer au papi, écouter mon cher Mozart (et bien d'autres) ou gribouiller pour mon plaisir, "construire" ma généalogie. Je fis tout cela pendant trois ans, mais bientôt je trouvai des limites à cette vie de retraité. Insatisfait, je crus trouver le remède à un certain désenchantement dans la volonté de ne pas renoncer à toute utilité sociale, d'intégrer un autre monde que celui de l'activité improductive. Voici le ressort qui un jour me propulsa devant une table de travail avec la volonté affirmée d'écrire un ouvrage historique. Parisien, j'aurai hanté la bibliothèque nationale, les grandes archives, les musées ; j'aurais écrit sur un grand sujet ; Mais Provincial, et, de plus, Toulonnais, j'allai à mes souvenirs, à la société historique locale, aux archives de la Marine.... Mais je dois surtout à mon grand-père et à mon père, qui connurent tous deux en des moments différents Ullmo ou Marie-Louise Welsch dite "la belle Lison," l'envie d'écrire sous une forme romancée l'histoire tragique de leurs amours. Ce fut "Lison & Benjamin" qu'un éditeur local accepta de publier (1). J'avais inoculé à moi-même le virus de l'écriture ; la fièvre qu'il engendra s'avéra inguérissable....J'ai écrit depuis d'autres livres (non encore édités), dont un roman étranger à l'histoire. J'aurai probablement l'occasion de mieux les évoquer.

Votre roman historique << Lison & Benjamin >> tiré d'un fait réel, nous décrit une affaire de haute trahison dont fut coupable l'Enseigne de Vaisseau Charles-Benjamin Ullmo. Pourriez-vous nous exposer votre intérêt pour ce sujet ?

..........Je crois avoir répondu en partie à cette question. L'affaire Ullmo fut pour moi une souvenance de ma première jeunesse, non pour l'avoir évidemment vêcue, mais par les évocations des vieilles personnes qui adoraient parler de "leur temps." Imaginez un jeune garçon dont les grands-parents furent les voisins de Benjamin Ullmo et de Louise Welsch, dont une vieille amie de sa famille, une repasseuse, posséda longtemps la clientèle d'Ullmo, dont le père connut Lison au Maroc au cours des années vingt dans des lieux mal famés. Imaginez cet enfant qui passa des centaines de fois devant la villa Gléglé, le nid d'amours de Lison et d'Ullmo. N'était-ce pas une motivation suffisante pour souhaîter acquérir sur le couple maudit une meilleure connaissance ? J'avais été ce jeune garçon.....Quand l'âge me permit d'établir un lien entre ce malheureux officier et l'histoire, quand je compris la nature véritable des sentiments d'un homme de ces temps, quand la possibilité de tout connaître de sa triste vie me fut donnée par la presse d'époque et les archives d'une double instruction judiciaire, je n'hésitai plus.

Quel bilan, quelle conclusion, tirez-vous de votre enquête sur l'affaire Ullmo ? Quel est votre sentiment sur cette affaire ?

..........Oh ! j'éprouve le sentiment d'un énorme gâchis ! Ullmo avait toutes les cartes en mains pour réussir une brillante carrière. Entré à seize ans à l'école navale, numéro trois; sorti cinquième. J'ai relevé dans sa promotion les noms célèbres à divers titres d'Esteva et de Gensoul ; dans la promotion suivante ceux de Darlan, de de Laborde et de bien d'autres encore, tous ou presque (sauf Esteva) moins bien classés que lui.....Mais Ullmo avait deux passions qui s'avérèrent être deux vices : l'opium et Lison. Leur association causa sa perte......Ce étant, s'il n'a pas trahi dans le sens complet du terme, ses intentions, la nature des démarches engagées, sa perte totale de dignité expliquent néanmoins la juste inculpation de haute trahison, et motivent parfaitement une lourde condamnation. N'oublions jamais que nous étions en 1907, (le procès est de février 1908), et que l'époque n'était pas aussi "belle" qu'on a bien voulu l'affirmer. La mêche était déjà allumée, et la grande déflagration de 1914 attendue.....J'ai parlé de gâchis. Mais ce gâchis ne toucha pas aux intérêts du pays, la trahison demeurant sans effet. Bien au contraire, et très vite, l'affaire Ullmo s'avéra être le drame d'un seul individu dépassé par son acte ainsi que l'histoire d'une déchéance morale entraînée par la spirale de passions funestes. Avec les affaires Steinhel et Caillaux, elle fut l'un des derniers témoignages, peut-être même le symbole d'une manière de vivre et de penser qui s'attacha davantage aux moeurs du XIXè siècle qu'à ceux du XXè.

Actuellement, faites-vous des recherches historiques et/ou généalogiques sur un thème particulier.

..........Je parlerai très vite des recherches généalogiques. Entreprises entre 1996 et 1999, j'ai buté contre le mur devant lequel tout amateur, équipé de sa seule bonne volonté et de ses moyens propres, un jour se retrouve. Je ne désespère pas de les reprendre un jour. Je ne suis toujours pas en mesure de prouver qu'un de mes ancêtres serait François Mainard (Académie Française, 1635) ; je ne peux qu'espérer être son descendant.....Il en est tout autrement des recherches historiques. Un livre est déjà écrit qui sera proposé à l'édition. Il a pour sujet une affaire (et une erreur) judiciaire célèbre (Toulouse: L'affaire Combette-Léotade -1847-1848) suivie par la vie et la mort du forçat Bonafous au bagne (Toulon:1848-1850)......Actuellement, un nouvel ouvrage est en préparation (les deux tiers sont rédigés). Je romance la triste histoire d'un maire de Toulon, le plus jeune que la ville ait jamais eu (Fouroux, 1888-1890), condamné aux assises de Draguignan (janvier 1891) pour complicité d'avortement.....Le premier, qui a reçu pour titre "La balance et la croix," met en scène à la fin de la monarchie de juillet deux forces opposées, la justice et l'Eglise. Dans la défense de leurs intérêts propres, elles enfantèrent une erreur judiciaire monstrueuse qui envoya au bagne de Toulon pour y mourir misérablement dans les fers un pauvre diable de frère ignorantin......Le second est une démonstration presque caricaturale de ce qu'était, au début de la IIIè République, les moeurs des milieux politiques et bourgeois de la province. Il est au stade de sa rédaction, sans titre.

Certains auteurs comparent l'affaire Ullmo à l'affaire Dreyfus, voire même à l'affaire Mata-Hari, qu'en pensez-vous ?

..........Je pense qu'ils ont tort. Sinon pour les opposer, toute comparaison me parait sans objet. Je veux bien reconnaitre entre ces affaires quelques points de similitude dénués d'intérêt : Elles ont été jugées toutes les trois par des Cours militaires, deux en temps de paix, une en temps de guerre (Mata-Hari) et deux d'entre elles ont mis en cause un officier juif (Dreyfus et Ullmo). Là s'arrêtent les points communs.

..........Dreyfus fut la victime innocente et hautement morale d'une erreur bien vite camouflée en mensonge d'Etat, qu'élabora cyniquement le Grand Etat major, et que nourrit l'esprit antisémite du moment. L'Histoire ne fera pas le procès de Dreyfus mais bien celui des accusateurs.

..........Mata-Hari fut une intrigante sans grand pouvoir mais non sans ambition et sans vénalité, qui espionna peu de choses, qui trahit guère plus, mais qui ne fut néanmoins pas l'innocente qu'on s'efforça, avec le temps, de nous montrer. Toutefois, son exécution, même si l'on tient compte du climat très particulier de l'époque, demeurera à jamais le type même du crime judiciaire commis "pour l'exemple."

..........Ullmo ne fut rien de tout cela. Il fut un coupable avéré, justement reconnu, qui souffrit davantage de ses passions, de sa faiblesse de caractère et de l'abaissement de son sens moral que de son judaïsme. On saurait le comprendre ; on ne pourra jamais l'excuser.

-1- Lison & Benjamin - Toulon et l'affaire Ullmo (1905-1908) - Les Presses du Midi Editeurs, 121 avenue d'Orient, 83100 Toulon (tél: 04 94 16 90 20 - Fax: 04 94 16 90 29 ).

 

Merci à Bernard Soulhol cet admirable Provençal comme je les aime, d'avoir accepté avec autant d'obligeance ma présence à l'écoute de ses récits, détenteur d'un trésor dans la connaissance du passé Historique de notre région qu'on ne se lasserait d'ouïr. J'ai lu " La balance et la croix " alors qu'il n'est pas encore édité, une histoire attristante qui vous émeut au plus profond de votre être et qui vous portera confus à l'analyse du nombre des erreurs judiciaires. Dès sa parution je vous conseille de son achat, un investissement que vous ne regretterez pas.

Gérard Hartalrich

 

Les 3 photos ci-dessus appartiennent au Fonds des Editions photographiques

Marius Bar

8, place Marie Curie 83000 Toulon ; Tél. 04 94 36 71 39 ; Fax. 04 94 36 71 51

mariusbarphoto@libertysurf.fr

 

 

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